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En Espagne, pays champion des expulsions, on s’organise pour garder sa maison

Lorsqu’on traverse l’Espagne, on est étonné du nombre de logements avec des pancartes « Se vende ». Par contre, il y a très peu d’inscription « Se alquila », à louer. A croire que les villes se vident de leurs habitants et qu’aucune demande/offre n’existe pour des locations.

Parallèlement, dans les quartiers populaires des grandes villes comme à Madrid, à Barcelone ou à Séville, il n’est pas rare de voir des immeubles déclarés « en lutte », contre la spéculation, contre les prêts « poubelles », contre les expulsions Plus étonnant encore, des affiches montrant la photo d’un couple, ou d’une personne âgée et mentionnant « retrouvez les tel jour à telle heure pour empêcher leur expulsion ».

Quelque chose semble clocher en Espagne sur le marché du logement. Pourquoi tant de logements à vendre et aucun à louer ? Pourquoi tant d’expulsions ? Quelles solutions les habitants ont-ils trouvées pour lutter contre ces situations ?

Du pays de propriétaires, non de prolétaires, au champion du monde des expulsions

Dans l’immobilier, l’Espagne peut se targuer d’avoir la palme européenne dans plusieurs domaines. Elle est ainsi championne d’Europe du taux de propriétaires (environ 85%), du taux de logements vacants (plus de 10%), et du nombre d’expulsions par habitants. Comment en est-on arrivé là ?

 

D’un pays de propriétaires

L’originalité espagnole commence avec la politique du logement sous Franco. Celui-ci voulait « un pays de propriétaires et non de prolétaires ». Il favorise fiscalement le secteur de l’immobilier et les crédits à l’achat. En revanche, la location privée n’est pas encouragée. Quant au logement social, à une époque où il se développe dans les autres pays d’Europe occidentale, Franco y est opposé et n’en construit aucun.

Cette politique n’a pas connu de réel infléchissement lors de la transition démocratique. Avant la crise de 2008, l’accès à la propriété demeure bien plus attractif que la location. Les prix de l’immobilier augmentent très rapidement. Il n’existe pas d’incitation à la location. Il vaut donc mieux revendre un logement non occupé que le louer. En conséquence, les logements mis en location sont chers et rares. Il y a quasiment autant de logements vacants que de logements à louer: entre 10 et 15% de l’ensemble des logements. Quant au taux de logement social, il demeure extrêmement bas, inférieur à 1%.

De l’autre côté, l’accès au crédit immobilier est très facile. Les banques redoublent de créativité en proposant des prêts hypothécaires pouvant aller jusqu’à 40 ans, avec des taux variables, des indexations sur des devises étrangères et d’autres combinaisons complexes. Les ménages espagnols s’endettent massivement pour devenir propriétaires. 85% d’entre eux le sont en 2008, un record !

 

… au champion d’Europe des expulsions

Avec l’éclatement de la bulle en 2008, ce rêve immobilier se transforme en enfer. Le chômage explose pour atteindre plus 25% en 2014. Les taux d’intérêts variables des prêts hypothécaires augmentent énormément. Maria, rencontrée à la plateforme des victimes du crédit hypothécaire de Séville, raconte ainsi que le taux d’intérêt de son prêt a triplé au moment même où elle est licenciée.

Dès lors, tout au long de la crise, de plus en plus de ménages n’arrivent pas à payer leur prêt hypothécaire. L’Espagne devient le champion d’Europe des expulsions. L’association Amnesty International estime en 2015 qu’il y a eu plus de 600 000 ménages expulsés de leur logement entre 2008 et 2014. Elle lance plusieurs campagnes dénonçant le non respect du droit fondamental à un logement : « ménages à vendre », « le logement, un droit hypothéqué ». En 2014, 12% des espagnols ont du retard dans le paiement d’échéances liés à leur logement principal, soit près de 5 millions de personnes.

Face à ce problème de grande ampleur, la réaction des pouvoirs publics est faible. Une organisation originale se constitue alors : la Plataforma de Afectados por la Hipoteca (PAH), la plateforme des victimes des crédits hypothécaires.

 

PAH: apprendre à se défendre et faire pression sur les pouvoirs publics

Lorsque l’on se rend à la PAH de Séville, on s’attend à entrer dans les locaux officiels d’une association. Il n’en est rien. Ces locaux sont dans un immeuble désaffecté et squatté. Cela illustre bien le positionnement de la PAH : une plateforme indépendante des pouvoirs publics, agissant à la marge de la légalité pour faire passer ses messages.

La PAH se crée à Barcelone en 2009 autour de militants de droit au logement dont la plus connue se nomme Ada Colau, actuelle maire de Barcelone. Comme son nom l’indique, cette organisation est une plateforme constituée majoritairement par des victimes qui s’organisent entre elles. La structure n’est pas hiérarchique. Les décisions sont prises chaque semaine dans des assemblées générales communales ou de quartier. Très vite, à la suite de la campagne « stop expulsions » de 2010, la plateforme s’étend dans toutes les villes d’Espagne.

La PAH gagne sa notoriété grâce à des actions non violentes de désobéissance civile  pour faire monter la pression médiatique et de voisinage:

  • Elle planifie des rassemblements non violents devant une banque lorsqu’une situation d’une des victimes est bloquée,
  • Elle organise des rassemblements devant le domicile des personnes sur le point de se faire expulser. Ces rassemblements sont filmés, et diffusés ; la presse est invitée. Plus de 2000 expulsions imminentes auraient été évitées grâce à cette médiatisation.
  • Lorsque les personnes sont expulsées, la PAH les aide à trouver des solutions d’hébergement et notamment à occuper des logements vacants, propriétés des institutions financières. L’objectif est de transformer ces squats en des locations à caractère social.

La pression sur les autorités et les banques a un effet maximum lorsque les victimes acceptent de dévoiler leur identité au grand jour. Des affiches sont imprimées avec leurs photos et les lieux des rassemblements pour les soutenir. Dès lors « on met un visage sur un problème ». Un travail de sensibilisation de tout le voisinage commence. Néanmoins, les personnes acceptant de le faire sont minoritaires. Les marques de soutien sont certes nombreuses, mais celles d’antipathie le sont tout autant.

La plateforme agit bien au delà de ces actions les plus visibles. Elle vise ainsi à :

  • sortir de l’isolement les victimes. Face au retard de paiement des échéances, la première réaction est une forme de honte. La PAH rappelle aux victimes qu’elles ne sont pas seules dans leur cas. De plus, être un mauvais payeur ne signifie pas ne plus avoir le droit d’avoir un toit sur sa tête.
  • Accompagner les personnes dans leur relation avec leur banque. Maria nous raconte que la banque ne voulait plus la recevoir. La PAH sert alors à ouvrir la porte, simplement pour discuter avec les banquiers : « quand on dit que l’on est accompagné par la PAH, on passe d’une situation où l’on n’arrive pas à voir son conseiller, à un dialogue quasiment d’égal à égal. » Ainsi, l’activité principale de la plateforme est la renégociation des prêts des victimes avec leur banque, ou à la transformation d’une hypothèque en un contrat de location.

La PAH fait pression auprès des pouvoirs publics pour le droit au logement

Enfin, la plateforme élabore des propositions législatives à destination des parlements locaux et nationaux. La première initiative législative de la PAH demandait un moratoire sur les expulsions, la transformation de la très dure loi sur les hypothèques espagnoles et la transformation des logements vacants des banques en logements sociaux. Une pétition de soutien à cette proposition de loi a recueilli 1,5 millions de soutiens.

Cette initiative n’a pas abouti au niveau national. Le parlement, majoritairement de droite, y est opposé.

En revanche, au niveau local, de nombreuses actions ont lieu :

  • à Barcelone, la nouvelle maire élue en 2015 n’est autre qu’Ada Colau, militante à l’origine de la PAH. Elle met en place des amendes pour les logements vacants de plus de deux ans par les institutions financières. Elle crée une agence d’intermédiation locative pour inciter les propriétaires à louer leurs biens vacants et amplifie les aides sociales pour les personnes en difficultés de paiement pour leur logement principal. De plus, elle investit dans le logement social (pour plus d’informations voir aussi notre article tourismo-phobie-folie à Barcelone)
  • A Séville, la Mairie se lance dans un programme de rachat de logements vacants privés, pour en faire du logement social.
  • Dans la région Castille La Manche, si la nouvelle loi régionale en cours de discussion aboutit, ce seront les banques qui devront trouver un autre logement aux familles avant de pouvoir les expulser.
  • Enfin, plusieurs parlements régionaux ont adopté la proposition de loi de la PAH visant à interdire les coupures d’eaux et d’électricité (Catalogne, Communauté Autonome de Valence).

Néanmoins, certaines de ces mesures volontaristes se sont retrouvées censurées par la justice, et en particulier par le Tribunal Constitutionnel. Celui-ci fait preuve d’une vision très restrictive de la constitution de 1978, qui contient pourtant le droit au logement. A quand un changement de gouvernement national pour voir la PAH atteindre pleinement ses objectifs?

 

Sources :

http://www.bolsamania.com/noticias/economia/la-vivienda-en-espana-de-un-pais-de-propietarios-al-boom-del-alquiler–2447362.html

http://www.lasexta.com/programas/sexta-columna/queremos-pais-propietarios-proletarios_201210265727ff0f6584a81fd885630e.html

https://upcommons.upc.edu/bitstream/handle/2099.1/25428/Trabajo%20completo.pdf

http://www.heraldo.es/noticias/nacional/2015/06/23/espana_solo_tiene_vivienda_social_parque_mas_debil_europa_368916_305.html

https://www.elindependiente.com/economia/2017/08/24/espana-no-solo-tiene-pisos-vacios-mas-de-la-mitad-de-hogares-tiene-cuartos-sin-ocupar/

https://www.researchgate.net/publication/309582311_El_alquiler_privado_como_vivienda_social_en_Espana

http://www.ces.es/documents/10180/3828741/Cauces_31_pp43-63.pdf

https://www.bastamag.net/Comment-les-Espagnols-meurent-a

http://www.bolsamania.com/noticias/economia/la-vivienda-en-espana-de-un-pais-de-propietarios-al-boom-del-alquiler–2447362.html

https://www.es.amnesty.org/en-que-estamos/noticias/noticia/articulo/espana-la-vivienda-un-derecho-hipotecado/

https://www.es.amnesty.org/en-que-estamos/noticias/noticia/articulo/diez-anos-despues-del-inicio-de-la-crisis-las-autoridades-continuan-violando-el-derecho-a-la-viv/

https://reporterre.net/En-Espagne-les-citoyens-font-plier-les-banques-parce-qu-ils-agissent-ensemble

http://afectadosporlahipoteca.com/

https://www.es.amnesty.org/hogaresenventa/

http://www.eldiario.es/clm/alternativas-habitacionales-desahucio-Castilla-La-Mancha_0_715329380.html

http://las5delapah.com/

https://elsaltodiario.com/vivienda/seis-de-cada-diez-desahucios-por-impago-de-alquiler

http://www.lavanguardia.com/vida/20161016/411001635131/pisos-vacios-catalunya.html

http://www.eleconomista.es/construccion-inmobiliario/noticias/8161054/02/17/Espana-el-pais-con-miles-de-pisos-sin-vender-el-lugar-ideal-para-seguir-construyendo.html

https://elpais.com/economia/2013/04/09/actualidad/1365521915_116550.html

 

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