En Grèce, l’impossible séparation de l’Eglise et l’Etat

Légende: dans les monastères orthodoxes, le drapeau grec flotte à côté de celui de l’église orthodoxe

« Il y a une relation maternelle entre l’Église et la Grèce à travers les âges et on ne peut séparer les deux » énonce en novembre 2016 le chef de l’Église orthodoxe grecque M. Ieronymos. Ces paroles s’inscrivent dans un contexte de vives tensions avec le Ministre de l’Éducation Nationale et des Affaires Religieuses M. Nikos Filis. Ce dernier projette en effet de réduire l’influence de l’Église orthodoxe dans les cours obligatoires de religion que suivent tous les enfants grecs dans l’enseignement public. Cette tentative est vue par l’Église comme une volonté de « déchristianiser » et « dé-helléniser » la Grèce . Peu après, signe de la forte influence de l’Église sur un Premier Ministre (Alexis Tsipras), pourtant élu sur un programme de séparation de l’Église et de l’État, M. Nikos Filis perd son poste dans un remaniement ministériel.

Sur quel fondement l’Église orthodoxe grecque peut-elle revendiquer une « relation maternelle » avec l’État ? Sur quoi s’appuie-t-elle aujourd’hui encore pour maintenir son influence sur l’État et sur les citoyens grecs ?

 

Histoire : une Église devenue terreau du nationalisme

L’Église orthodoxe pendant l’empire ottoman

Sous l’empire ottoman (1453-1821), l’Église orthodoxe a joué un rôle primordial dans la vie des citoyens de langue grecque et de confession chrétienne orthodoxe. L’empire ottoman est en effet organisé par minorité religieuse. Chacune d’entre elles a ses lois et ses juridictions propres.

Dirigée par le patriarcat de Constantinople (actuelle Istanbul), l’Église orthodoxe a des fonctions fiscales (collecte de l’impôt), judiciaires (droit de la famille, droit foncier etc.), sociales et éducatives importantes (écoles). Par ce biais, elle a contribué à préserver l’identité hellène : usage et enseignement de la langue grecque, maintien des traditions de culte.

Pour autant, il serait anachronique de parler alors de nationalisme. Les grecs orthodoxes sont présents dans tout l’empire ottoman (en particulier autour de la mer noire) et pas uniquement sur le territoire de la Grèce actuelle. Ce territoire, d’ailleurs, était  bien plus multiculturel qu’il ne l’est aujourd’hui, avec d’importantes communautés musulmanes, juives et slaves.

 

Au XIXème siècle, la mutation nationaliste de l’Église

Le chemin vers une église nationale, voire nationaliste, se construit tout au long du XIXème siècle. Tout d’abord, lors du soulèvement grec contre l’empire ottoman de 1821, une partie du bas clergé a été aux avants postes des combats. Pour ces derniers, l’idée nationaliste s’est confondue avec la religion.

En 1833 avec la naissance de l’État moderne grec, l’Église orthodoxe grecque proclame son indépendance vis à vis du patriarcat de Constantinople. Elle s’intègre dans l’appareil d’État de la nouvelle nation grecque. Pour l’État, il s’agit de garder le contrôle sur une église influente tout en lui retirant de nombreuses prérogatives. En effet, lors de sa création, le jeune État grec s’appuie surtout sur la revivification du passé – païen – de la Grèce antique. De plus, il promeut un modèle d’État nation très étranger à l’Église orthodoxe, elle même issue d’un empire. Ainsi, l’Église se voit retirer sa compétence en matière d’enseignement général et ne contrôle plus les juridictions. Même si ces évolutions créent des remous au sein du clergé, l’Église y trouve aussi des avantages. Elle se voit reconnaître le statut de religion officielle et les prêtres deviennent des fonctionnaires payés par l’État.

Cependant, dans les dernières décennies du XIXème siècle, l’Église devient véritablement un vecteur important du nationalisme. En effet, à la fin du siècle, s’opère la réhabilitation de l’empire byzantin dans le récit national officiel. Cet empire est vu comme une période de domination grecque. Il devient partie prenante du passé glorieux de la jeune nation. Et, à travers l’empire byzantin, le rôle de l’Église officielle est également valorisé. Devenue fierté nationale, l’Église elle-même incorpore tous les éléments du patriotisme. Elle fait donc sienne l’histoire de la Grèce antique, dont les glorieuses conquêtes de Philippe de Macédoine et de son fils Alexandre.

L’Église devient un puissant vecteur d’une nouvelle forme d’impérialisme appelé « la grande idée ». La Grèce souhaite alors conquérir tous les territoires où sont présentes des minorités de langue grecque.

Tout au long du XXème siècle, l’Église est restée un puissant allié du nationalisme grec, aussi bien face aux réussites militaires que face aux défaites. l’Eglise s’est a ainsi clairement soutenu le camp royaliste lors de la guerre civile de 1946-1949 et s’est alliée sans trop de difficulté aux régimes répressifs successifs, y compris les plus autoritaires, comme la dictature des colonels de 1967 à 1975.

 

Dans les affiches appelant à manifester contre l’accord Macédoine/Grèce, la croix orthodoxe se situe juste à côté de la statue d’Alexandre le Grand et du soleil de Vergina (symbole de Philippe de Macédoine). il y a donc fusion entre défense de l’héritage antique et de la religion orthodoxe

Une Eglise toujours très influente

L’Église orthodoxe dans la constitution grecque

La Constitution, votée lors de l’avènement de la démocratie en 1975, reprend cet héritage à son compte. Ses premiers mots « au nom de la Sainte, Consubstantielle et Indivisible Trinité » – marquent clairement l’appartenance religieuse de la jeune République.  L’article 3, consacré aux relations entre l’Église et l’État interdit même la traduction des Saintes Écritures en une autre forme linguistique que le grec. L’article 14 crée un délit d’offense à la religion chrétienne. L’article 16 assigne pour mission à l’instruction publique « le développement d’une conscience nationale et religieuse ».

Mais c’est dans la charte constitutive de l’Église de 1977 que les rapports entre l’Église et l’État sont les plus détaillés. Y sont définies les questions d’intérêt commun entre l’Église et l’État :

  • la valorisation des liens du mariage et de la famille,
  • l’éducation chrétienne de la jeunesse,
  • l’organisation de l’aide aux personnes dans le besoin.

Dans ces trois domaines, l’Église garde encore aujourd’hui un rôle important.

 

Les bases de l’influence actuelle de l’Église

Dans le domaine de la famille, la religion a toujours une forte influence. Ainsi, il a fallu attendre 1982 pour que soit institué un mariage civil laïque. Néanmoins, le mariage religieux a toujours valeur de mariage civil. Dans le même registre, les musulmans grecs peuvent régler leurs différends en matière de divorce ou d’héritage non pas devant un tribunal, mais devant des muftis (juristes musulmans). Et encore, ce n’est qu’en 2018 qu’une loi leur a donné la possibilité de passer devant des tribunaux de droit commun, s’ils le préfèrent. En 2018 toujours, l’Église s’est fermement opposée (sans succès) à une loi autorisant des couples de même sexe à éduquer des enfants.

Dans le domaine de l’action sociale, l’Église est avec certaines ONGs une des seules institutions à intervenir. Ainsi, au cœur de la crise, elle affirme distribuer plus de 50 000 repas par jour, et gérer plusieurs institutions sociales, comme des épiceries solidaires ou des centres d’hébergement pour personnes sans domicile fixe. Cette aide sociale est d’ailleurs le principal argument de l’Église pour bénéficier d’un régime de fiscalité foncière favorable.

Dans le domaine de l’éducation, durant toute la scolarité, les élèves grecs sont tenus d’assister à des cours de religion. Ces cours, centrés sur la religion orthodoxe, sont élaborés en collaboration avec l’Église et assurés par des diplômés de facultés de théologie. En 2018, une réforme visant à amoindrir la place de ces cours et à les inscrire dans une perspective plus historique que religieuse a été invalidée par le Conseil d’État. Selon ce dernier, saisi par l’Église orthodoxe, la réforme faussait «  le but de l’enseignement qui est, selon la Constitution, le développement de la conscience orthodoxe chrétienne des élèves».

L’église peut donc s appuyer sur de fermes piliers pour propager sa vision de l’histoire de la nation :

– Même si elle aussi a connu les affres de l’austérité et du non remplacement des fonctionnaires, elle est un des derniers services publics de proximité dans le territoire avec ses 8500 popes dans le pays. Ses rôles de soutien aux démunis et d’état civil (mariages) renforcent sa légitimité mais aussi sa capacité d’influence sur les croyants.

– A travers les cours obligatoires d’éducation religieuse, elle a accès à la quasi totalité des jeunes grecs et peut leur enseigner sa vision de l’histoire, de la nation et de son propre rôle dans la construction nationale.

 

Conclusion

Ainsi, avec une importance reconnue au sommet de la hiérarchie des normes – dans la Constitution – et une capacité d’influence sur la majorité de la population, l’Église s’avère être un soutien ou un ennemi de poids dans la vie politique grecque. Son influence va bien au delà des questions religieuses. Dans le domaine diplomatique, l’Église a par exemple condamné à de multiples reprises la possibilité d’un accord entre la Grèce et l’Ancienne République Yougoslave de la Macédoine au sujet du nom de cette dernière. Pour l’Église, il n’y a qu’une Macédoine, celle – grecque – d’Alexandre le Grand. Le petit pays voisin du nord ne serait pas légitime à utiliser ce nom.

Le 18 juin 2018, les deux pays sont néanmoins arrivés à un accord. La Macédoine accepte de changer son nom et de s’appeler désormais la Macédoine du Nord. En échange, la Grèce ne bloque plus son adhésion à l’OTAN et à l’Union Européenne. D’importantes manifestations ont eu lieu en Grèce après cet accord et un sondage a indiqué que près de 60% des grecs y étaient opposés. Le parti au pouvoir enregistre une forte baisse de popularité. Une preuve de plus du risque de s’attaquer à l’Église… A suivre !

 

Sources:

Eglise orthodoxe et histoire en Grèce contemporaine, Isabelle Depret, Editions L’Harmattan, 2009

http://www.ekathimerini.com/229137/article/ekathimerini/news/fyrom-church-seeks-to-join-ecumenical-patriarchate-as-archbishopric-of-ohrid

http://www.ekathimerini.com/134810/article/ekathimerini/comment/debt-crisis-taxes-cozy-greek-church-state-ties

http://www.keeptalkinggreece.com/2018/01/10/greece-church-ieronymos-macedonia/

http://www.ekathimerini.com/229356/article/ekathimerini/news/greek-hardliners-stage-rallies-over-macedonia-name-dispute

http://www.ekathimerini.com/224994/opinion/ekathimerini/comment/the-church-the-municipalities-and-macedonia

http://www.ecclesia.gr/englishnews/default.asp?id=4472

http://www.tovima.gr/en/article/?aid=976241

http://www.ekathimerini.com/207660/article/ekathimerini/community/church-of-greece-scrambling-to-avoid-bankruptcy

https://www.vaticannews.va/fr/eglise/news/2018-03/en-grece–la-justice-s-oppose-a-une-reforme-des-cours-de-religio.html

https://www.theguardian.com/world/2018/jan/10/historic-step-greek-pm-hails-change-to-limit-power-of-sharia-law

http://www.ekathimerini.com/230006/article/ekathimerini/news/tsipras-to-pursue-plans-for-church-state-separation

https://www.thenationalherald.com/136506/education-minister-abp-ieronymos-battle-religion-classes/

http://greece.greekreporter.com/2016/11/02/archbishop-of-greece-slams-education-minister/

Poster un Commentaire

avatar
  Subscribe  
Me notifier des